Jugez la qualité d'un estimateur
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés estimaient la production de chars allemands à partir des numéros de série des chars capturés. Le problème est le même pour un service de vélos en libre-service dont les vélos sont numérotés de 1 à : en voyant passer quelques numéros, combien de vélos compte la flotte ?
On peut imaginer plusieurs formules. Laquelle est la meilleure ? Pour trancher, il faut des critères. C’est l’objet de ce chapitre, et ces vélos numérotés seront notre fil rouge.
Estimateur et estimation
Section intitulée « Estimateur et estimation »Vous observez 5 vélos, de numéros 112, 47, 305, 198 et 260. On modélise ces numéros comme un 5-échantillon de la loi uniforme sur (une approximation continue de « un numéro au hasard entre 1 et »). Le nombre est le paramètre inconnu.
Un estimateur de est une statistique dont l’expression ne dépend pas de . On le note souvent . Une estimation est la valeur qu’il prend sur les données observées.
Voici deux candidats raisonnables.
- Par la moyenne. Pour la loi uniforme sur , l’espérance vaut . D’où l’idée . Ici , donc .
- Par le maximum. Le plus grand numéro vu, , est forcément inférieur à . On le gonfle un peu : . Ici .
Les deux estimations sont proches, mais sur un autre échantillon elles pourraient différer beaucoup. Comme est une variable aléatoire, c’est sa loi qu’il faut juger.
Le biais : viser juste en moyenne
Section intitulée « Le biais : viser juste en moyenne »Le biais d’un estimateur de est
où est l’espérance de l’estimateur, c’est-à-dire la valeur moyenne qu’il prendrait sur une infinité d’échantillons. L’estimateur est sans biais si , et asymptotiquement sans biais si quand .
Le cas célèbre de la variance
Section intitulée « Le cas célèbre de la variance »Voici le résultat qui justifie le du chapitre précédent. Notons et . On part de l’écriture et de l’identité :
On a utilisé , qui vient de l’indépendance : .
Le biais de vaut donc : il est négatif (on sous-estime la dispersion) mais tend vers 0. En multipliant par , on obtient , dont l’espérance vaut exactement .
Mais pourquoi sous-estime-t-on ? Parce que les écarts sont mesurés par rapport à , qui est calculée sur les mêmes données et « colle » donc aux points plus que la vraie moyenne . On dit qu’on a perdu un degré de liberté.
L’erreur quadratique moyenne : juste et précis
Section intitulée « L’erreur quadratique moyenne : juste et précis »Un estimateur sans biais peut quand même être mauvais : s’il vise juste en moyenne mais s’éparpille énormément, une estimation isolée peut tomber très loin. On mesure donc l’erreur globale par l’erreur quadratique moyenne (EQM, ou risque quadratique, en anglais mean squared error) :
La décomposition vient du développement de , dont le terme croisé a une espérance nulle. Elle dit que l’erreur se compose d’une partie variance (l’éparpillement) et d’une partie biais au carré (le décalage systématique).
Entre deux estimateurs sans biais, on préfère celui de plus petite variance. Le meilleur possible, s’il existe, s’appelle estimateur sans biais de variance minimale (ESBVM). Mais un estimateur légèrement biaisé peut avoir une EQM plus faible qu’un estimateur sans biais. Les vélos en donnent un exemple frappant.
import numpy as np
rng = np.random.default_rng(0)theta, n, R = 300, 5, 200_000X = rng.uniform(0, theta, size=(R, n)) # R échantillons de taille n
estimateurs = { "2 * moyenne": 2 * X.mean(axis=1), "maximum": X.max(axis=1), "maximum corrigé": (n + 1) / n * X.max(axis=1),}for nom, T in estimateurs.items(): eqm = np.mean((T - theta) ** 2) / theta**2 print(f"{nom:>16} : biais {T.mean() - theta:+6.1f}, EQM / theta^2 = {eqm:.3f}")Que se passe-t-il quand l’échantillon grandit ?
Section intitulée « Que se passe-t-il quand l’échantillon grandit ? »On attend d’un estimateur raisonnable qu’il s’améliore avec plus de données. Il y a plusieurs façons de le formaliser.
Convergence en moyenne quadratique
Section intitulée « Convergence en moyenne quadratique »converge en moyenne quadratique vers si . Pour un estimateur sans biais, il suffit que sa variance tende vers 0. C’est le cas de , dont la variance tend vers 0 dès que est finie.
Consistance (convergence en probabilité)
Section intitulée « Consistance (convergence en probabilité) »est consistant (ou convergent) si, pour toute marge ,
Autrement dit, la probabilité de se tromper de plus de devient négligeable. L’outil de base pour le montrer est l’inégalité de Bienaymé-Tchebychev : pour toute variable de variance finie et tout ,
On en déduit que la convergence en moyenne quadratique entraîne la consistance.
Une propriété très pratique : si est consistant pour et est continue, alors est consistant pour . C’est ainsi qu’on voit directement que est consistant pour dans le modèle uniforme.
Convergence en loi et théorème central limite
Section intitulée « Convergence en loi et théorème central limite »La consistance dit que se rapproche de , mais pas comment il fluctue autour. Pour cela, on utilise la convergence en loi : converge en loi vers si en tout point où la fonction de répartition de est continue.
Le résultat phare est le théorème central limite (TCL) : si sont i.i.d. d’espérance et de variance finie,
Quelle que soit la loi de départ, la moyenne fluctue autour de selon une loi à peu près normale, d’écart-type . C’est ce résultat qui rendra possibles les intervalles de confiance et les tests asymptotiques.
Plus généralement, on dit que est asymptotiquement normal si converge en loi vers ; est la variance asymptotique.
La delta-méthode
Section intitulée « La delta-méthode »Et si l’on s’intéresse à une fonction du paramètre ? La delta-méthode répond : si en loi et si est dérivable avec , alors
L’idée est un développement limité : près de , .
En résumé
Section intitulée « En résumé »- Un estimateur est une statistique qui ne dépend pas du paramètre ; une estimation est sa valeur sur les données.
- Biais : . est sans biais pour l’espérance ; est biaisée (), d’où la variance corrigée .
- EQM : un estimateur biaisé peut battre un estimateur sans biais.
- Convergence en moyenne quadratique () entraîne la consistance, que l’on montre souvent avec Bienaymé-Tchebychev.
- Le TCL donne la loi approchée de : normale, d’écart-type ; la delta-méthode l’étend à .
Exercices
Section intitulée « Exercices »Exercice · Deux estimateurs de la moyenne
facileAvec un 3-échantillon d’espérance et de variance , on propose et . Sont-ils sans biais ? Lequel préférer ?
Voir la solution
Par linéarité, et : les deux sont sans biais. On compare donc leurs variances, grâce à l’indépendance :
- ;
- .
On préfère : à biais égal (nul), sa variance est plus faible. Plus généralement, parmi les moyennes pondérées de poids positifs de somme 1, les poids égaux minimisent la variance.
En code
import numpy as np
# Variances exactes (sigma^2 = 1) : somme des poids au carrépoids_T = np.array([1/3, 1/3, 1/3])poids_Tp = np.array([1/2, 1/4, 1/4])print(np.sum(poids_T**2), np.sum(poids_Tp**2)) # 0.333 0.375
# Vérification par simulation : m = 10, sigma = 1rng = np.random.default_rng(0)X = rng.normal(10, 1, size=(100_000, 3))T, Tp = X @ poids_T, X @ poids_Tpprint(T.mean(), Tp.mean()) # 10.000 10.001 (sans biais)print(T.var(), Tp.var()) # 0.333 0.376# Variances exactes (sigma^2 = 1) : somme des poids au carrépoids_T <- c(1/3, 1/3, 1/3)poids_Tp <- c(1/2, 1/4, 1/4)sum(poids_T^2); sum(poids_Tp^2) # 0.333 0.375
# Vérification par simulation : m = 10, sigma = 1set.seed(0)X <- matrix(rnorm(3 * 100000, mean = 10, sd = 1), ncol = 3)T <- drop(X %*% poids_T)Tp <- drop(X %*% poids_Tp)mean(T); mean(Tp) # 9.999 9.999 (sans biais)var(T); var(Tp) # 0.333 0.376Exercice · Consistance d'un estimateur uniforme
moyenDans le modèle uniforme sur , montrez que converge en moyenne quadratique vers , puis qu’il est consistant.
Voir la solution
est sans biais, donc , qui tend vers 0 : il y a convergence en moyenne quadratique.
Par Bienaymé-Tchebychev, pour tout : . L’estimateur est donc consistant.
On pouvait aussi dire : est consistant pour et est continue, donc est consistant pour .
En code
import numpy as np
rng = np.random.default_rng(0)theta, a, R = 300, 20, 20_000for n in [10, 100, 1000]: T = 2 * rng.uniform(0, theta, size=(R, n)).mean(axis=1) eqm = np.mean((T - theta)**2) p_erreur = np.mean(np.abs(T - theta) >= a) borne = theta**2 / (3 * n * a**2) # Bienaymé-Tchebychev print(n, round(eqm), round(theta**2 / (3 * n)), p_erreur, round(borne, 3))# n EQM simulée theta^2/(3n) P(|T - theta| >= 20) borne# 10 2994 3000 0.712 7.5 (borne inutile ici)# 100 299 300 0.248 0.75# 1000 30 30 0.00015 0.075 (tout tend vers 0)set.seed(0)theta <- 300; a <- 20; R <- 20000for (n in c(10, 100, 1000)) { T <- 2 * rowMeans(matrix(runif(R * n, 0, theta), nrow = R)) eqm <- mean((T - theta)^2) p_erreur <- mean(abs(T - theta) >= a) borne <- theta^2 / (3 * n * a^2) # Bienaymé-Tchebychev cat(n, round(eqm), theta^2 / (3 * n), p_erreur, borne, "\n")}## n EQM simulée theta^2/(3n) P(|T - theta| >= 20) borne## 10 2983 3000 0.717 7.5 (borne inutile ici)## 100 306 300 0.257 0.75## 1000 30 30 0.0004 0.075 (tout tend vers 0)Exercice · Delta-méthode pour une loi exponentielle
difficileLes durées d’appel à une hotline suivent une loi exponentielle de paramètre : et . On estime par . Donnez sa variance asymptotique.
Voir la solution
Par le TCL, . On applique la delta-méthode avec , donc , évaluée en : .
La variance asymptotique vaut . Ainsi : l’erreur-type approchée de est . Nous retrouverons ce résultat au chapitre suivant par le maximum de vraisemblance.
En code
import numpy as np
rng = np.random.default_rng(0)lam, n, R = 2.0, 500, 20_000X = rng.exponential(scale=1 / lam, size=(R, n))lam_hat = 1 / X.mean(axis=1) # estimateur 1 / moyenneprint(np.var(np.sqrt(n) * (lam_hat - lam))) # 4.02, proche de lambda^2 = 4print(lam_hat.std(), lam / np.sqrt(n)) # 0.0896 0.0894 : simulée puis lambda / sqrt(n)set.seed(0)lam <- 2; n <- 500; R <- 20000X <- matrix(rexp(R * n, rate = lam), nrow = R)lam_hat <- 1 / rowMeans(X) # estimateur 1 / moyennevar(sqrt(n) * (lam_hat - lam)) # 3.98, proche de lambda^2 = 4sd(lam_hat); lam / sqrt(n) # 0.0892 0.0894 : simulée puis lambda / sqrt(n)