Passez aux variables aléatoires continues
Chaque matin, vous attendez le bus pour le campus, puis vous passez un certain temps dans les transports. Ni l’attente ni le trajet ne prennent de valeurs « rondes » : ce sont des durées qui peuvent valoir 4 minutes 12 secondes, ou 4 minutes 12,3 secondes. Impossible de lister toutes les valeurs comme au chapitre précédent. Comment décrire alors leur loi, et répondre à la seule question qui compte : à quelle heure partir pour être à l’heure ?
Ce chapitre étend les outils du chapitre 4 aux variables continues. Les sommes deviennent des intégrales, et trois lois prennent le relais : l’uniforme, l’exponentielle et la normale. Le fil rouge sera votre trajet vers le campus.
Pourquoi une densité ?
Section intitulée « Pourquoi une densité ? »Pour une variable continue, chaque valeur précise a une probabilité nulle. La probabilité que votre trajet dure exactement 30,000 000 minutes est 0 : il y a une infinité de valeurs possibles autour, et aucune ne peut garder une masse positive. On ne peut donc plus décrire la loi par des . On décrit plutôt la probabilité de tomber dans un intervalle.
On dit que est une v.a. continue (plus précisément, à densité) s’il existe une fonction , sa densité de probabilité, telle que pour tous :
La probabilité est l’aire sous la courbe de la densité entre et . Une densité vérifie partout et (l’aire totale vaut 1).
La fonction de répartition garde la même définition qu’au chapitre 4, . Elle est maintenant continue (plus d’escalier), et là où elle est dérivable, . On a toujours , et comme , peu importe que les inégalités soient larges ou strictes.
Espérance et variance se définissent comme dans le cas discret, en remplaçant la somme par une intégrale et par :
La seconde formule est le théorème de transfert. La variance reste , et toutes les propriétés du chapitre 4 (linéarité de l’espérance, ) restent valables. Une réserve : ces intégrales doivent converger, ce qui n’est pas toujours le cas (vous rencontrerez au chapitre 7 une loi sans espérance).
L’uniforme : l’attente du bus
Section intitulée « L’uniforme : l’attente du bus »Le bus passe toutes les 10 minutes, et vous arrivez à l’arrêt sans consulter les horaires. Votre attente est « également probable » partout entre 0 et 10 minutes : elle suit la loi uniforme sur .
Sur un intervalle , la loi uniforme a une densité constante :
La hauteur est imposée par la condition « aire totale égale à 1 ». Pour le bus, l’attente moyenne est de 5 minutes, et la probabilité d’attendre plus de 7 minutes vaut : c’est simplement la proportion de l’intervalle couverte.
La loi joue un rôle à part en informatique : c’est ce que produit un générateur de nombres pseudo-aléatoires (runif en R), et c’est à partir d’elle qu’on simule toutes les autres lois.
L’exponentielle : attendre un événement « sans mémoire »
Section intitulée « L’exponentielle : attendre un événement « sans mémoire » »À l’arrêt, les autres passagers arrivent au hasard, en moyenne un toutes les 2 minutes. Au chapitre 4, le nombre d’arrivées sur une période suivait une loi de Poisson. Le temps entre deux arrivées successives, lui, suit une loi exponentielle.
La loi exponentielle , de paramètre (l’intensité, en événements par unité de temps), a pour densité et fonction de répartition :
Elle modélise les durées d’attente avant un événement qui survient « au hasard » : l’arrivée d’un client ou d’une requête, la panne d’un composant électronique, la désintégration d’un atome.
La loi exponentielle a une propriété unique parmi les lois continues : elle est sans mémoire. Pour tous :
(la première égalité vient de ce que l’événement « » est inclus dans « »). Autrement dit, si personne n’est arrivé depuis 5 minutes, le temps restant à attendre a exactement la même loi qu’au départ. Le passé ne « rapproche » pas l’événement.
La normale : le trajet et tout le reste
Section intitulée « La normale : le trajet et tout le reste »Votre trajet dure 30 minutes en moyenne, avec des variations dues aux feux, au trafic, au nombre d’arrêts. Une durée qui résulte de l’addition de nombreuses petites perturbations indépendantes suit, à peu près, une loi normale (ou gaussienne). Le chapitre 8 expliquera pourquoi : c’est le théorème central limite. C’est la loi la plus importante de toute la statistique.
La loi normale a pour densité :
- est l’espérance, au centre de la cloche (qui est symétrique autour de ) ;
- est la variance, et l’écart-type, qui règle la largeur de la cloche.
Si et , on parle de loi normale centrée réduite, notée , dont la fonction de répartition est notée . Elle n’a pas d’expression simple : on la lit dans une table ou on la calcule avec pnorm.
Standardiser pour tout ramener à N(0, 1)
Section intitulée « Standardiser pour tout ramener à N(0, 1) »Si , alors la variable standardisée (ou centrée réduite)
suit . Toute question sur une normale se ramène ainsi à . On en déduit la règle des « 68-95-99,7 » : une normale tombe à moins de de sa moyenne avec probabilité 0,683, à moins de avec probabilité 0,954 et à moins de avec probabilité 0,997.
Les quantiles : à quelle heure partir ?
Section intitulée « Les quantiles : à quelle heure partir ? »La question inverse est souvent plus utile : quelle durée n’est dépassée que 5 % du temps ? C’est le quantile d’ordre 0,95, la valeur telle que . Pour la normale centrée réduite, ce quantile vaut environ 1,645 (et celui d’ordre 0,975 vaut environ 1,96, un nombre que vous reverrez sans cesse en statistique). En « déstandardisant » :
Si vous voulez arriver à l’heure 95 fois sur 100, prévoyez 37 minutes de trajet (sans compter l’attente du bus, que nous ajouterons au chapitre suivant).
Les lois continues en R
Section intitulée « Les lois continues en R »Les préfixes d, p, q, r du chapitre 4 s’appliquent tels quels : dnorm donne la densité, pnorm la répartition, qnorm le quantile et rnorm des tirages.
# Attente du bus : uniforme sur [0, 10]1 - punif(7, min = 0, max = 10) # P(U > 7) = 0.3
# Temps entre deux passagers : exponentielle de paramètre 0.5 par minute1 - pexp(3, rate = 0.5) # P(T > 3) = 0.223
# Trajet : normale de moyenne 30 et d'écart-type 41 - pnorm(36, mean = 30, sd = 4) # 0.067qnorm(0.95, mean = 30, sd = 4) # 36.58
# Comparer un histogramme de tirages à la densité théoriqueset.seed(2)x <- rnorm(5000, mean = 30, sd = 4)hist(x, breaks = 40, freq = FALSE, main = "Durée du trajet", xlab = "minutes")curve(dnorm(x, mean = 30, sd = 4), add = TRUE, lwd = 2)L’option freq = FALSE trace l’histogramme en densité (aire totale 1) plutôt qu’en effectifs : c’est indispensable pour le superposer à une courbe de densité.
Pour aller au-delà de la moyenne et de la variance, on utilise parfois les moments centrés . Le coefficient d’asymétrie (skewness) vaut 0 pour une loi symétrique comme la normale, et 2 pour l’exponentielle, qui a une longue queue à droite. Le coefficient d’aplatissement (kurtosis) vaut 3 pour la normale ; une valeur plus grande signale des valeurs extrêmes plus fréquentes.
En résumé
Section intitulée « En résumé »- Pour une v.a. continue, ; la loi se décrit par une densité , et les probabilités sont des aires sous .
- est continue, et ; espérance et variance s’écrivent avec des intégrales.
- Uniforme : densité constante, , .
- Exponentielle : temps d’attente, , , sans mémoire ; elle est liée à la loi de Poisson.
- Normale : on standardise avec ; 68 %, 95 %, 99,7 % à , , .
- En R,
dnorm,pnorm,qnorm,rnorm(et de même pourunif,exp), avec l’écart-type comme paramètre de la normale.
Exercices
Section intitulée « Exercices »Exercice · Construire une densité
facileSoit pour , et ailleurs.
- Trouvez pour que soit une densité.
- Calculez pour , puis .
- Calculez .
Voir la solution
- Il faut , donc . On a bien .
- pour (et avant, après). Donc . Remarquez que la moitié gauche de l’intervalle ne porte qu’un quart de la probabilité, parce que la densité y est plus faible.
- , plus proche de 2 que de 0, pour la même raison.
En code
from scipy.integrate import quad
# 1. c tel que l'aire sous c*x entre 0 et 2 vaille 1aire_sans_c, _ = quad(lambda x: x, 0, 2)c = 1 / aire_sans_cprint(c) # 0.5
f = lambda x: c * x # la densitéprint(quad(f, 0, 1)[0]) # 0.25 P(X <= 1) = F(1) = 1/4print(quad(lambda x: x * f(x), 0, 2)[0]) # 1.3333 E[X] = 4/3# 1. c tel que l'aire sous c*x entre 0 et 2 vaille 1aire_sans_c <- integrate(function(x) x, 0, 2)$valuec_norm <- 1 / aire_sans_cc_norm # 0.5
f <- function(x) c_norm * x # la densitéintegrate(f, 0, 1)$value # 0.25 P(X <= 1) = F(1) = 1/4integrate(function(x) x * f(x), 0, 2)$value # 1.3333 E[X] = 4/3Exercice · Une ampoule sans mémoire
moyenLa durée de vie d’une ampoule LED suit une loi exponentielle de moyenne 1 000 heures.
- Quelle est la probabilité qu’elle dure plus de 500 heures ?
- Elle fonctionne depuis 1 000 heures. Quelle est la probabilité qu’elle fonctionne encore 500 heures de plus ?
- Quelle est sa durée de vie médiane (la durée dépassée avec probabilité 1/2) ?
Voir la solution
La moyenne vaut , donc par heure.
- .
- Par l’absence de mémoire, : exactement la même chose qu’une ampoule neuve.
- On cherche tel que , soit heures. La médiane est inférieure à la moyenne : la loi exponentielle est asymétrique, avec une longue queue de durées de vie très longues qui tire la moyenne vers le haut. En R :
qexp(0.5, rate = 0.001).
En code
import numpy as npfrom scipy import stats
duree = stats.expon(scale=1000) # scipy : scale = moyenne = 1/lambdaprint(duree.sf(500)) # 0.6065 P(T > 500)print(duree.sf(1500) / duree.sf(1000)) # 0.6065 P(T > 1500 | T > 1000)print(duree.median(), np.log(2) * 1000) # 693.1 693.1lambda <- 1 / 1000 # R : rate = 1 / moyenne1 - pexp(500, rate = lambda) # 0.6065 P(T > 500)(1 - pexp(1500, lambda)) / (1 - pexp(1000, lambda)) # 0.6065 P(T > 1500 | T > 1000)qexp(0.5, rate = lambda) # 693.1 médiane = ln(2) / lambdaExercice · Régler une machine de remplissage
difficileUne machine remplit des paquets de café. Le poids réel suit une loi normale d’écart-type 5 g, dont on peut régler la moyenne . L’étiquette annonce 500 g, et la réglementation interne exige qu’au plus 1 % des paquets pèsent moins de 500 g.
- Quelle moyenne minimale faut-il régler ?
- Avec ce réglage, quelle proportion des paquets dépasse 520 g ?
- Un technicien propose de diviser l’écart-type par deux en changeant de doseur. Quelle moyenne suffirait alors, et combien de café économise-t-on par paquet ?
Voir la solution
- On veut , soit . Le quantile d’ordre 0,01 de vaut (par symétrie, l’opposé de celui d’ordre 0,99). Il faut donc , soit g.
- , soit environ 5 % des paquets.
- Avec g, il suffit de g. On économise environ 5,8 g de café par paquet, soit plus de 1 % de la production : réduire la variabilité rapporte directement.
En R : 500 - qnorm(0.01) * 5 donne 511.63, et 1 - pnorm(520, 511.63, 5) environ 0,047.
En code
from scipy import stats
z_001 = stats.norm.ppf(0.01) # -2.326mu_5 = 500 - z_001 * 5 # moyenne minimale avec sigma = 5 gprint(mu_5) # 511.63print(stats.norm.sf(520, loc=mu_5, scale=5)) # 0.0471 P(X > 520)
mu_25 = 500 - z_001 * 2.5 # avec sigma = 2.5 gprint(mu_25, mu_5 - mu_25) # 505.82 5.82 g économisés par paquetz_001 <- qnorm(0.01) # -2.326mu_5 <- 500 - z_001 * 5 # moyenne minimale avec sigma = 5 gmu_5 # 511.631 - pnorm(520, mean = mu_5, sd = 5) # 0.0471 P(X > 520)
mu_25 <- 500 - z_001 * 2.5 # avec sigma = 2.5 gc(mu_25, mu_5 - mu_25) # 505.82 5.82 g économisés par paquet